(oui)

Le premier matin de son monde

« Mon nom de famille est Leach. Un nom auquel, à mon baptême, furent ajoutés les prénoms Archibald et Alexander, et je ne fus pas autorisé à protester. Pendant plus de la moitié de mes cinquante-huit ans, j’ai prudemment observé le monde derrière la façade de l’homme nommé Cary Grant. La protection de cette façade fut à la fois un avantage et un désavantage. Si je ne pouvais pas clairement voir à  travers, comment quelqu’un aurait-il pu mieux m’entrevoir derrière elle ?

Je suis né dans une ville provinciale, Bristol, en Angleterre, mais depuis j’ai fréquenté avec avidité les plus grandes capitales du monde entier, et aujourd’hui j’ai une demeure dans la tant nommée, bien que mal nommée, Hollywood.

Je n’eus pas de sœurs, je fus séparé de ma mère à l’âge de neuf ans, et devins de ce fait bégayant de timidité en présence des filles ; pourtant, j’ai été marié trois fois et je me suis trouvé à faire la cour à l’écran – en public : imaginez devant des millions de personnes ! – à des femmes aussi fascinantes qu’Ingrid Bergman, Doris Day, Mae West, Irene Dunne, Deborah Kerr, Eva Marie Saint, Sophia Loren, Marlene Dietrich et Grace Kelly.

Je fus un enfant unique et vis pour la première fois la lumière du jour – ou plutôt la noirceur de la nuit – à environ une heure du matin, un froid matin de janvier, dans une maison de banlieue en pierre, qui n’était même pas chauffée. Elle n’était sauvegardée des gelées que par de petits feux de charbon dans de petites cheminées. Depuis cette époque, que je me suis toujours arrangé, avec constance, pour passer le plus temps possible là où le soleil brillait le plus. Mon père ne nous offrit rien de plus qu’une vie modeste et nous avions peu d’argent. Pourtant, aujourd’hui, je me suis considéré – excepté parmi les riches de ce monde – comme un homme riche. Je reçus un semblant d’éducation : la plupart des rudiments scolaires, et je manquai de courage et de confiance pour apprécier la vie. Mais, à l’écran, je semblais incarner un homme averti, capable et heureux. Une série de contradictions trop évidentes pour n’être que des coïncidences. Peut-être que les circonstances originelles créent et provoquent toutes les autres. Peut-être qu’elles peuvent toutes être réconciliées dans une vie entière. Dans la mienne, autant que je m’en souvienne, chaque étape conduisit à la suivante ; regarder en arrière, sur le chemin de ma vie, à partir de ce point de départ, me donne une perspective plus large.

J’ai passé la plus grande partie de ma vie à osciller entre Archie Leach et Cary Grant, incertain de l’un et de l’autre, suspectant les deux. Il n’y a que peu de temps que j’ai commencé à les réunir : l’homme et le petit garçon, la haine et l’amour, tous les degrés de ces sentiments et le pouvoir de Dieu en moi.

J’ai lu beaucoup de paragraphes, beaucoup d’articles, beaucoup de livres au sujet de gens exerçant de multiples professions et j’en ai lu à mon sujet. Et il est rare que je puisse dire en lisant telle chose : « Je connais cet homme ou cette femme. » En effet, souvent, lorsque je lis des choses qui sont écrites sur moi, ce n’est pas de moi dont il s’agit mais de l’auteur.

[...]

Je ne me révélais pas être un petit garçon modèle. Cela me déprimait d’être sage, du moins selon la conception que les adultes se forgeaient d’un bon petit garçon. Et puis rien n’allait comme il fallait autour de moi. La première guerre mondiale était sur le point d’être déclarée et les relations entre mon père et ma mère semblaient se dégrader avec constance. Mon père, fatigué, ne rentrait à la maison, à la fin de sa journée de travail, que pour se mettre au lit de bonne heure. Puis, un week-end, alors que je rentrais de l’école, ma mère n’était plus là. Mes cousins me dirent – ou plus exactement une enquête me conduisit à le croire – qu’elle était partie dans un lieu de villégiature, au bord de la mer. Cela semblait plutôt inhabituel, mais j’acceptais la situation comme un exemple de ces trop nombreux comportements étranges que les adultes étaient enclins à adopter. Cependant, alors que les semaines passaient et que ma mère ne rentrait pas, il germa peu à peu en moi l’idée qu’elle ne reviendrait jamais. Mon père semblait entretenir une correspondance avec elle et, toujours, il me disait qu’elle m’adressait tout son amour. Bien sûr, je lui disais de lui envoyer le mien. Il y avait un vide dans ma vie, une tristesse dans mon esprit qui affectait chacune des activités quotidiennes auxquelles je me consacrais afin de la vaincre. Mais il n’eut pas de plus amples explications pour justifier l’absence de ma mère et, progressivement, je m’habituais à l’idée qu’elle ne serait pas à la maison quand je rentrerais. Rien ne semblait davantage laisser croire que son retour était attendu.

Longtemps après, j’appris qu’une dépression nerveuse l’avait conduite dans une institution spécialisée, non loin de chez nous, dans un endroit calme, afin qu’elle se rétablît. Je ne devais pas revoir ma mère pendant plus de vingt ans. Mon nom avait changé, j’étais un adulte désormais, je vivais en Amérique, à des milliers de miles, en Californie. Les gens, dans le monde entier, connaissait mon nom et mon visage, mais pas ma mère.

Ce n’est que récemment que j’eus un indice des raisons pour lesquelles ma mère s’était repliée sur elle-même. Quelques années avant ma naissance, mes parents avaient eu un autre enfant. Leur premier né. Un garçon qui, hélas, mourut de convulsions quelques mois seulement après sa naissance. Ma mère, appris-je, était assise près de son petit lit de bébé, de jour comme de nuit, l’aimant, prenant soin de lui et priant, jusqu’à l’épuisement. Une nuit, après que le docteur lui eut ordonné de se mettre au lit pour quelques heures, car elle était sur le point de s’effondrer, son bébé mourut pendant qu’elle dormait. Peut-être qu’un tel choc, le refoulement d’un tel souvenir, fut la cause de son retrait ultime du monde. »

[Traduction : Céline-Albin Faivre - Tous droits de reproduction de la traduction réservés. ]

A suivre…

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